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Le Trou de mémoire

Travail artistique réalisé par Marcia Domenjoz, élève en 3e année de la haute école d'art de l'EDHEA, dans lequel elle se questionne sur la mémoire et son impact sur le vieillissement. Avec ses mot, elle nous en dit plus:



Tout a commencé avec un rêve. Je m’en suis rappelé de justesse. Et cela a réveillé en moi une peur que j’ignorais: celle de l’oubli.

Comment parler de ce sujet abstrait ? N’ayant pas accès à la terre que je voulais expérimenter, la céramique, je me suis penchée sur la terre que j’avais devant moi. Celle du jardin, reçu en héritage. Un potager plein de souvenirs, qui eux aussi menacent de s’effacer de ma mémoire.

Alors j’ai passé des heures dans ce jardin face à mes racines. J’ai regardé, j’ai filmé, j’ai écrit le jardin sans que rien ne semble se dégager de tous ces souvenirs enterrés. Plus jeune, j’avais aussi passé de nombreuses heures à y faire des trous et des pâtés de terre pour m’amuser, mais je n’ai pas réussi à retrouver cette innocence, cette candeur franche avec laquelle j’avais jadis expérimenté la terre.

Me laisser du temps aura été une étape clé du processus créatif: un constat difficile à accepter dans un monde où l’on nous exhorte à produire et où l’on court sans cesse après le temps. Mais après de longues semaines, il fallait que j’agisse, sans quoi mes mains allaient se pétrifier d’engourdissement, même si cela impliquait de me détourner de ce jardin pour mieux y revenir plus tard.

J’ai trouvé sur mon bureau des chutes de papier, de calques, des fils de coton, de la colle blanche, des feuilles d’un journal abandonné en pleine lecture, un rouleau de scotch solitaire. J’ai assemblé, relié, collé tout ce qui usuellement n’est pas fait pour être vu : des chutes, des marges, du vide, du déchet, des faire-valoir desquels est née, de la simple volonté d’occuper mes mains, une petite collection de fanzines que l’on ne lit pas mais que l’on sent et que l’on regarde.
 



Je n’avais toujours pas trouvé de réponse à ce jardin, mais désormais, mes mains étaient redevenues actives. Alors je me suis laissée aller à réaliser un fantasme que j’occultais derrière un certain dédain: performer. Jamais l’idée de la performance ne m’avais plu, pourtant j’avais en tête une image très nette. Je devais le faire comme ça et pas autrement. « C’est dommage d’avoir mis autant de temps, d’énergie et d’argent dans ce projet pour se retrouver juste avec un papier mâché ». Ce souvenir d’un précédent travail résonnait en moi et me tourmentait encore plusieurs mois après. Le besoin de réagir à cette provocation s’est matérialisé en une vidéo-performance où je mets en valeur avec ironie le papier mâché, qui mérite autant d’attention que n’importe quel matériau. Et me voilà à repasser du papier ménage et le suspendre sur un fil à linge pendant une heure en plein cagnard. Ça fait plus de bien qu’il n’y paraît.



Enfin, j’ai fini par trouver une faille à la structure bien ordonnée du jardin: un cylindre de ciment avec un couvercle, le tout enterré au niveau du sol. Il était juste sous mes yeux pendant tout ce temps. C’est un silo qui permet de conserver les légumes durant la période hivernale et que l’on peut étrangement transformer en capsule temporelle. Ce que j’ai choisi de faire en le tapissant de carrelage, créé par mes soins et issu du souvenir de la crédence à fruits de la cuisine de ma grand-mère. Par cet acte, j’ai recréé un espace de souvenir: le trou est plein de ma mémoire. Et désormais, je m’autorise à oublier. C’est grâce aux deux premiers projets que j’ai pu trouver une réponse au jardin, des escales vers une destination, qui elle-même n’est pas une conclusion mais une étape. Les impasses se révèlent parfois être des passages secrets.

 

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